2015 - REQUISITOIRE

"Après, ça [le mariage pour tous] a des quantités de conséquences qui sont innombrables. Après, ils vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre. Après, un jour peut-être, l'interdiction de l'inceste tombera." En septembre 2012, le primat des Gaules Barbarin n'avait pas de mots assez ignobles pour appeler à condamner l'évolution législative voulue par le Président de la République et consistant à ouvrir le mariage aux couples de même sexe. 

Entre autres anathèmes et amalgames spécieux sinon totalement douteux, il maniait avec dextérité et une verve vigoureuse les principes moraux sacrés qui devaient permettre de sauver la société, au motif que l'ambition cachée du texte était de destructuré la société, la famille et ainsi porter atteinte aux enfants. Rien n'est plus efficace alors pour galvaniser les foules fascisantes éprises soudainement d'un désir de manifester leur haine de leur prochain au motif que sa sexualité diffère, que d'évoquer la polygamie dégénérée et surtout l'inceste ayant pour effet d'horrifier et radicaliser toutes les Marie-Chantal qui jouent les grenouilles de bénitiers.

Une quarantaine de mois plus tard, les propos assumés de Philippe Barbarin résonnent de façon insolite, d'autant plus à la lumière du bilan que l'on peut dresser du mariage pour tous mais aussi et surtout des récentes révélations touchant à son archevêché.

Req Barbarin

Pour faire simple et sans rentrer dans les détails d'un dossier dont je n'ai pas eu la primeur [et donc dont je ne peux parler qu'à la lumière des faits qui sont étalés dans la presse ces jours-ci], Monseigneur Barbarin est accusé d'avoir gardé le silence au sujet d'agissements pédophiles dont certains religieux se sont rendus les auteurs, voire même d'avoir favorisé leur reclassement après que les faits aient été révélés.
En d'autres termes, il s'est passé à Lyon ce que le film "Spotlight" décrit notamment à l'échelle de Boston. On ne remercie pas les américains de nous "spoiler" la fin de l'histoire ... cela étant, je t'incite si cela n'est pas déjà fait à vivement voir ce film primé avec raison à la dernière cérémonie des Oscars.

Que le cardinal Barbarin ait une responsabilité pénale dans cette histoire, la Justice de la République le décidera et, dans la mesure où les faits apparaissent prescrits, il est probable qu'il parvienne à se dégager de cela. Que le Vatican exerce une instruction conduisant à des sanctions en vertu du Droit canon est également peu vraisemblable sinon cela viendrait à créer un précédent redoutable à l'échelle de la planète. Que des pétitions circulent en appelant à la démission du Primat des Gaules est finalement la juste réponse aux torrents de boue nauséabonde qu'il a aidé à déverser en 2012 ... Mais, finalement, qu'en est-il de sa responsabilité morale ?

Dans un état laïc comme la France, les autorités religieuses n'ont finalement pas d'autre dimension que celle de la morale, étant précisé que ladite dimension ne saurait être coercitive puisque, précisément, la religion n'est plus d'état, n'a plus grand chose de public et ressort exclusivement de la sphère privée. C'est, sur ce point en particulier, que Christine Boutin et ses affidés [dont Barbarin] étaient totalement indéfendables en expliquant que la norme religieuse dépassait la loi. Et c'est singulièrement cette morale qui devrait rattraper le cardinal Barbarin aujourd'hui, ce système de valeurs dont il a déjà longuement et régulièrement fait prêche ...
Où est la morale dans tout cela ? 

Je ne veux pas me joindre à la meute et ce que je lis sur les réseaux sociaux ces derniers jours est tout aussi abject et disproportionné qu'en 2012 et 2013 lorsque le courant était inverse. A la limite, ce défouloir organisé contre un homme et une institution est de nature à donner à l'Eglise des arguments dont je répugne à considérer qu'il faille les lui servir sur un tel plateau d'argent. C'est, de plus, tellement excessif que j'en suis à me rappeler que moi aussi, jeune j'ai été proche d'un curé, qu'il m'a aidé, qu'il m'a sauvé la vie en quelque sorte et que je sais qu'il est bon. Je ne peux mettre de côté le dévouement de ma grand-mère dans sa paroisse ... de telle sorte que je trouve idiot de dire que tous les curés sont pédophiles et que Barbarin est le premier d'entre eux. C'est aussi con que de dire que l'inceste est à redouter quand les gays peuvent se marier ! On vaut mieux que ça ...

Cela étant, la curée du moment n'est pas volée dans la mesure où, comme dans "Spotlight", la réaction de l'Eglise est consternante et affligeante face au scandale.
Si l'on pouvait espérer qu'il n'en soit pas ainsi lorsque le Pape François a déclaré "Un évêque qui change de paroisse un prêtre alors qu'il sait qu'il est pédophile est un inconscient, et la meilleure chose qu'il puisse faire est de présenter sa démission" en février dernier, il semble que l'interstice de lumière provoqué ait rapidement cédé face à la pénombre. La conférence des évêques de France actuellement réunie pouvait permettre de dégonfler un peu l'hématome ... il n'en sera rien. Au lieu de gérer la crise, on a préféré la conjuration du silence en sacrifiant néanmoins à une conférence de presse totalement irréelle quand on la met en face de ce qu'on subit les victimes des agissements pédophiles en question.

En effet, c'est là que le cardinal Barbarin et ses collègues ont tout faux et qu'ils aggravent la sanction qui sera la leur. On nous explique qu'il y aurait eu une cinquantaine de jeunes garçons victimes de crimes pédophiles [oui, au sens du Droit pénal, c'est de crime dont on parle], brisant la vie de ces enfants dont la plupart sont devenus des hommes en mille morceaux et qui hurlent aujourd'hui leur douleur en demandant justice. Comment peut-on opposer à de tels cris le détachement d'une prescription juridique aussi froide que la main du religieux ayant fouillé l'entre-jambe de ces garçons ? Comment comprendre la solidarité du silence face à une telle détresse humaine qui est le comble de l'injustice ? Comment accepter les sourires et la désinvolture de Barbarin lors de la conférence de presse du 15 mars 2016 ? Comment éviter d'envisager toute l'ignominie des sentiments de l'archevèque lorsqu'au détour d'une phrase il a lâché "La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits !", comme une trahison de son propre sentiment ?

Grâce à Dieu, la prescription de la Justice de la République évite d'avoir à envisager les faits dont il réfutait, quelques minutes plus tôt, qu'ils aient pu constituer des actes pédophiles qu'il aurait couvert ! L'infâmie est totale et le lapsus censé expliquer cette erreur de langage est le dernier clou qu'il manquait sur la croix du condamné. Depuis hier, il n'est finalement plus question de conjuration du silence mais plutôt d'un mépris assumé rendu possible par l'opportunité juridique procédurale. 
Le cardinal Barbarin se souvient-il encore de ses déclarations de 2012 ? Où est la protection de l'enfance dans tout cela ? Où sont Frigide Barjot et Ludovine de la Rochère qui s'égosillaient à manifester en 2013 pour s'ériger en derniers remparts pour les enfants de France contre l'abomination du "mariage homosexuel" ? Pourquoi ne les entend-on plus ? Quand sortiront les enquêtes journalistiques qui révéleront probablement d'autres choses encore plus horribles ? Les prédicateurs n'ayant pas de mots assez durs au sujet de la GPA sont étonnamment silencieux pour se déclarer solidaires de ces hommes dont on a cassé la vie pour toujours au motif d'une pulsion ayant bénéficié du silence criminel d'une hiérarchie épiscopale complaisante et complice ...

Tous les prêtres ne sont pas pédophiles, ceux qui le sont sont des crevures, ceux qui les couvrent sont des ordures qui devraient s'imposer le silence qu'ils opposent aux victimes sacrifiées une nouvelle fois sur l'autel des intérêts particuliers de ceux qui proclament pourtant en être détachés.

Tto, accablé