2014 - REQUISITOIRE

S'il y a bien une constante dans la vie médiatique, c'est que les clashs à CANAL+ sont toujours spectaculaires. La faute certainement à une assurance teintée d'infatuosité permettant aux créatifs de la chaîne du foot et du porno de se targuer du fait qu'ils ne sont pas comme les autres et que eux font de la télé branchouille !

Ah ça oui, on l'a bien compris, CANAL+ c'est de l'exception culturelle à l'état pur, c'est même limite une AOC tellement cela transpire du discours officiel. Le ton est différent, l'approche également et la volonté de faire de l'audience n'est pas de mise, pas comme à TF1 où ces demeurés vendraient du temps de cerveau disponible à Coca-Cola sans retenue ni scrupules. Le temps du "Nulle part ailleurs" a certainement existé, on l'a peut-être résumé dans le fameux esprit Canal, on s'y est accroché en sacralisant Denisot, De Caunes ou d'autres figures aussi emblématiques que de cire mais voilà ... les faits sont têtus et la réalité rattrape toujours la fiction, si agréable soit-elle.

Oui, depuis l'ère Jean-Marie Messier qui avait démissionné la figure tutélaire Lescure parce qu'ils  n'étaient soudainement plus en accord l'un l'autre avec leurs délires réciproques, on a bien compris que les couloirs de la chaîne cryptée n'étaient pas si différents de ceux de la rivale TF1 baptisée "boite à cons" ni de ceux d'une France Télévisions forcément ringarde parce qu'émanation du service public.

CANAL+, après avoir été sauvée des eaux à la faveur d'une proximité avec le pouvoir socialiste de son PDG, avait donné le change et permit de construire la Bible de la bonne télé, la télé irrévérencieuse, la télé créative, la télé qui se fout des codes mercantiles ... bref, la télé des artistes. Après l'ère De Greef-Lescure qui avait donné ses lettres d'or à l'esprit Canal, Bertrand Méheut et Rodolphe Belmer étaient arrivés dans une pétaudière comme seule LA CINQ avait su en créer.

Requisitoire BELMER

Ensemble, ils ont remonté le navire, permis à CANAL+ de renouer avec le succès, de reprendre ses galons de faiseuse de modes, en ringardisant à nouveau TF1 et en parquant M6 comme une télé low-cost concentrée à s'adresser aux no-lifes qui ne savent pas faire leur ménage ou élever leurs enfants.

Le tour de force était quasi parfait ! Même TPS fut avalée pour conforter la position hégémonique du Groupe CANAL+ dans la télévision à péage. Les abonnements étaient repartis et les profits avec eux mais qui s'en souciait puisqu'une part exponentielle du chiffre d'affaires revenait de fait alimenter la création cinématographique et financer le sport de compétition. On se fichait donc de la morgue de CANAL puisque la chaîne arrosait tout le monde ! 

Oui mais voilà, le précédent "Nulle Part Ailleurs" n'avait pas servi de leçon : les marques fortes vieillissent aussi, les hommes se rouillent et les modes passent tout autant. 
C'était quasi invisible tant que l'illusion d'une marche-en-avant était évidente. En 2011, CANAL+ avait décidé de se jeter dans la télévision gratuite et avait topé avec ce breton étrange de Bolloré pour lui racheter à bon compte deux fréquences et en faire D8 et D17. Ah tous ces cons qui essayaient de faire du gratuit allaient enfin voir ce qu'étaient les vrais professionnels qui sauraient faire une "nouvelle grande chaîne".

Aveuglé de suffisance, l'état major de CANAL+ a emporté son actionnaire Vivendi dans l'opération et Rodolphe Belmer n'a pas vu le coup de billard à trois bandes que Bolloré avait préparé en se ménageant une entrée à bon compte dans le capital de Vivendi, pour finalement en prendre les commandes sans livrer une bataille homérique comme il avait voulu le faire avec TF1. Bolloré fait partie de ces patrons d'industrie français qui font toujours mine de se moquer de la télévision mais qui y succombent par intérêt renforcé à mesure qu'ils s'en approchent.

La semaine dernière, Bolloré a sifflé la fin de la récréation à CANAL+ en ayant allumé un contre-feu sur "les Guignols". La levée de bouclier provoquée lui a permis de mesurer la capacité de nuisance des faiseurs d'opinion de CANAL qui, d'un coup, sont devenus les parangons d'une liberté d'expression dont ils ne sont pas plus garants que les autres. Oui mais voilà, auto-proclamés les plus branchouilles, on les croit. Qu'importe ... Bolloré a pu sacrifier "Le Grand Journal" et surtout Belmer qui se voyait déjà dans le fauteuil de PDG alors que l'actionnaire n'aime pas qu'on le challenge ou qu'on lui explique qu'il vaut mieux laisser les manettes de CANAL+ aux vrais professionnels de la profession. Crime de lèse-Bolloré ... excès de confiance évident d'un Belmer qui n'a pas compris non plus que l'émergence de D8 allait le ringardiser tant sur la gestion que sur les programmes. Hanouna reléguant De Caunes tous les soirs dans une compétition interne, voilà qui devenait difficilement soutenable et les annonces de nouvelle nouvelle nouvelle formule du "Grand Journal" n'y faisaient plus rien. D'ailleurs, même les Guignols ne font plus rire tant la veine corrosive des années 90 a bien souffert depuis des années [mais on ne peut pas le dire sinon c'est qu'on n'a rien compris].

Bref, les programmes en clair de CANAL+ sont un peu comme ceux de TF1 parce qu'ils doivent aspirer le maximum de publicité pour financer les productions complaisantes de la chaîne ... sauf que non, CANAL ne vise pas l'audience comme une vulgaire M6 qui mettrait des filles à poil partout si elle le pouvait. Ah non, à CANAL, on est branchouille ! Sauf qu'à force de le dire, plus personne n'y croit et même le vivier d'humoriste fait davantage de peine que sourire. Belmer n'a pas compris que Bolloré voulait lui rappeler, certes avec vigueur, qu'une chaîne de télévision st faite pour être regardée et non se regarder pour se rassurer de sa condition auto-fabriquée. L'actionnaire qui finance le barnum veut qu'il y ait du monde dans la salle et il constate que ledit barnum ayant créé un petit cirque à côté le remplit bien mieux proportionnellement. Il y a matière à s'interroger ... même s'il faut sacrifier le clown historique.

Dès lors, faut-il pleurer CANAL+ qui se prend la réalité d'un marché auquel elle appartient pleinement ? Faut-il avoir peur qu'on demande à CANAL+ de cesser de faire accroire qu'elle n'a que le sens du spectacle comme valeur cardinale alors qu'en réalité elle vise aussi à être une machine à cash comme les autres en vendant du temps de téléspectateur disponible ? Bah non ... Rodolphe Belmer a été exécuté par infatuosité, par aveuglement de ne pas avoir compris qu'il soutenait encore des marques défraîchies, payées trop chères à des amis trop proches. Bolloré n'est pas un tendre, probablement pire que Messier parce que moins narcissique. On ne peut aller contre la volonté de l'actionnaire dans la galaxie Bolloré, ce n'est pas du fascisme ou de la censure dictatoriale : c'est du capitalisme et CANAL+, après l'avoir raillé en prétendant pouvoir s'en afranchir, va à présent en goûter l'amer fruit comme ses chers confrères de TF1 ...

Tto, qui a fait le deuil de l'esprit CANAL depuis longtemps