Plus loin avec Manu

Bonjour Manu, merci d’avoir accepté cet entretien. Tout d’abord, je veux préciser que c’est ton activité militante régulière qui m’intéresse (celle qui vient en complément de ton activité professionnelle) et justifie de cette interview qui, je l’espère, permettra d’en savoir plus et de mieux comprendre le travail d’un élu local et la vision du militant que tu es.
Ma première question est forcément la suivante : comment un homme socialiste comme toi se sent-il au printemps 2014 dans la France que nous connaissons ?

Franchement, je me sens en difficulté. La crise est profonde. Mais cette crise n’est pas seulement sociale, économique, environnementale (ce qui fait déjà beaucoup). Elle est démocratique. Et les municipales ont montré que nos habitants mettent en doute, fortement, l’utilité de l’action publique telle qu’elle est pratiquée actuellement. Le vote extrême, qui est de plus en plus un vote d’adhésion, et l’abstention record (presque 50% dans ma commune) l’ont bien montré. Je dois avouer que moi-même je me pose tout le temps cette question. J’estime que nous pouvons être utiles à tous, mais que les modes d’action sont dépassés, n’arrivent pas à prendre en compte le contexte actuel, et notamment le fait que nous ne sommes plus la France, seule, unique, mais que nous faisons partie d’un tout, mondialisé, dans lequel, les gens vont, viennent, se croisent, évoluent. Bien sûr, tout le monde n’est pas dans ce cas-là, mais tout le monde est confronté à cela (le marché des capitaux est mondial, les entreprises peuvent être rachetées par d’autres boîtes du monde entier, sans aucun problème).

Je suis aussi atterré de l’absence totale de pensée politique, quel que soit le bord concerné (gauche, droite). Soit on recycle des vieilles rengaines du siècle passé, soit on ne fait que réagir aux faits, sans essayer  de comprendre les mouvements de fond et d’agir dessus. Le raccourcissement du temps de l’action, vécu par tous, en lien avec notamment l’essor des technologies numériques dans la vie quotidienne, est mal pris en compte par nos décideurs, qui expliquent mal que telle ou telle action va prendre du temps et que, oui, malheureusement, en attendant on n’arrivera pas à trouver d’autre solution. Je prends par exemple la rénovation urbaine d’un quartier. Cela prend entre 10 et 15 ans minimum, le temps de trouver les financements, puis le temps de reloger les gens, dans un contexte de crise du logement majeure, de démolir, de reconstruire, etc. C’est long 15 ans dans la vie d’un homme.

Tout ça m’interroge beaucoup à la fois sur la déconnexion de nombreux élus (moi-même peut-être, voire sans doute) de la réalité actuelle, et sur le sens de notre action, de notre engagement. Prenons un exemple : l’incompréhension totale de la plupart des élus, du moins d’un certain âge, de ce que peut être Internet, la liberté absolue que cela implique, la révolution complète des mentalités, des mœurs, des manières de vivre que cela implique (le fait de donner son avis sur tout, tout le temps, d’interpeller directement les gens, même ceux qu’on ne connaît pas, l’accès à une montagne d’informations, qu’on n’est pas forcément en mesure d’analyser et de trier, etc.). C’est terriblement révélateur de l’incompréhension du monde d’aujourd’hui, je trouve.

Justement … j’imagine que tu es confronté à ces récriminations de citoyens qui se disent écœurés d’avoir voté pour François Hollande. Que leur réponds-tu ?

Sincèrement je ne sais jamais quoi répondre. Je suis très embêté par cette question. Je suis personnellement loin d’être enthousiaste sur l’action du Président, auquel j’ai sincèrement cru. Et l’accumulation de conneries, la méconnaissance totale de notre monde, l’impréparation manifeste des ministres pour gouverner ne m’aident pas à garder la tête froide. Et à côté de ça, il a un certain courage pour s’attaquer à certaines réformes, même s’il ne va jamais assez loin, gardant une position d’entre deux qui ne satisfait jamais personne. Je suis social-démocrate. Faciliter la vie des entreprises, ça me parle pas mal. Mais cela ne peut se faire au détriment des classes moyennes ou des Français les plus en difficulté. Et des réformes profondes doivent permettre de trouver l’argent nécessaire pour financer le développement économique.  C’est le principal reproche que je lui fais. On cherche des économies mais sans se questionner réellement sur l’utilité de telle ou telle chose, et surtout sur ce qu’on veut comme France de demain.

Parlons de toi … Ton quotidien d’élu local consiste en quoi précisément ?

Le quotidien d’un élu c’est d’abord de la gestion d’emploi du temps, puisque c’est un engagement en plus de mon travail, plus classique. Lors du précédent mandat, j’estime à 10-15h par semaine le temps que j’ai pu consacrer à mon rôle de conseiller municipal délégué à la jeunesse. Aujourd’hui, je suis adjoint au maire à l’habitat et au logement. Je pense que cela me demandera au moins la même chose, peut-être un peu plus, par moment.

Ensuite, le travail d’un élu, c’est d’abord et avant tout de la représentation. C’est énormément de présence locale (conseils d’école, fêtes de quartiers, fêtes d’écoles, assemblées de quartier, instances de concertation, commémorations, etc. etc.), de rendez-vous avec des habitants (d’autant plus avec ma délégation actuelle, puisque je dois assurer une permanence logement mensuelle). L’objectif est à la fois d’écouter les remontées des gens, d’essayer de résoudre leurs problèmes (on ne vient pas parler à un élu quand on n’a pas de problème, du moins c’est rare), et présenter les orientations municipales et les actions menées au quotidien par les services municipaux. Ce rôle de représentation a des inconvénients (c’est du temps et énormément d’engueulades), mais y a des moments géniaux, comme les mariages ou les baptêmes républicains par exemple (à peu près le seul moment où les gens en face sont heureux), ou le succès d’une opération qu’on a impulsée, une inauguration…

C’est aussi énormément de réunions, entre élus et avec les services qui nous sont rattachés. Réunions où on travaille sur le fond, où on élabore des projets que nous pensons aller dans le bon sens pour améliorer la vie quotidienne de nos habitants, où on tranche sur des débats internes… Et bien sûr les conseils municipaux, où on fait face à l’opposition (avec notamment le FN, pour la première fois chez nous), mais ça c’est loin d’être quotidien, et heureusement… car qu’est-ce que c’est pesant et formel (je reste poli).

C’est enfin des lectures régulières de documents sur mon domaine (là le logement), pour essayer de rester à la page, pour comprendre les évolutions législatives constantes, et surtout construire sa propre pensée en la matière.

Mais, tu as une activité professionnelle par ailleurs … donc comment on parvient à concilier tout ça en même temps, sans compter une vie personnelle aussi ?

C’est un challenge de tous les jours.  Il faut être capable de s’organiser. Et de s’adapter à des changements de dernière minute. Accepter certains sacrifices (voir moins son conjoint, ses amis, mais aussi accepter de déléguer des présences à certaines réunions pour justement se ménager du temps à soi). Et avoir un boulot qui le permette, ou du moins avec suffisamment de souplesse pour te permettre de partir tôt une journée et rester plus tard une autre, etc. Et c’est accepter de voir ses week-ends grignotés par des événements municipaux divers.

Je vais te mettre au défi. Tu es en charge du logement dans ta ville, ça tombe bien c’est un sujet de préoccupation pour beaucoup de gens. S’il y en a une, quelle est la première mesure qu’il faudrait prendre pour améliorer les choses ?

Ce n’est pas un défi. C’est hyper simple : construire massivement. C’est la seule manière de répondre à la crise du logement actuelle. Le problème est que cela coûte cher et que les moyens financiers publics sont faibles aujourd’hui, et que nombre de maires, qui détiennent le pouvoir de libérer la construction via leurs plans locaux d’urbanisme et les permis de construire, ne veulent pas voir arriver d’autres populations (qui signifient d’autres coûts à assumer : écoles, ordures, services sociaux, crèches, etc., mais aussi qui peuvent signifier l’arrivée de populations n’ayant pas les mêmes idées politiques que lui, comme c’est souvent le cas dans certaines communes réfractaires à la construction de logements sociaux). 

To be continued