best ofPUBLIE LE 26 SEPTEMBRE 2007

A l’inquiétude de certains lorsque j’annonce que je vais, encore, passer mes vacances à Ensigné …. Il n’est point besoin de faire de longs discours ou de recourir à l’analyse conventionnelle en trois parties distinctes destinées à enfermer mon incrédule curieux dans mes certitudes.
Il est juste nécessaire de lire ce qui va suivre …

Ce soir, comme tous les ans, je suis allé visiter mes grands-parents. Ne crois pas qu’il m’ont fait la bise : ma grand-mère est décédée un jour d’août trois années avant que je n’arrive sur cette planète, mon grand-père attendit que j’ai neuf ans pour être emporté par la faucheuse. Cette visite n’a rien d’un rituel, c’est juste que nonobstant ma si peu reconnue ferveur tant pour les cimetières que les traditions mortuaires j’aime aller les voir, j’apprécie franchement l’idée que leur petit-fils passe leur dire bonjour et les sorte un instant furtif de la longue nuit de leur repos éternel. Comme à chaque fois, j’ai pris mon récipient rempli d’eau pour arroser les très éprouvées fleurs. J’ai passé un peu d’eau sur la pierre tombale, ça ne sert à rien mais ça me donne l’idée que je m’occupe d’eux.
Et puis, je suis allé rendre visite à leurs voisins et voisines qui comme eux sont installés ici pour une éternité toute relative, celle de la durée des concessions tant que celles-ci sont renouvelées : quand on y pense, c’est impressionnant de se dire qu’on va loger là ses proches mais que le perpétuel repos ne leur est promis tant que les vivants ne seront pas suffisamment ingrats pour rechigner à s’acquitter d’une dîme paraît-il nécessaire … C’est une autre histoire.

Ici et là, j’ai donc salué celles et ceux qui avaient écrasé sur mes joues rouges d’enfant intrépide des bises amicales et chaleureuses. Elle, je m’en souviens parce que c’est elle qui m’avait donné mon lapin, Arthur. Lui, c’est celui que j’appelais abusivement « Pépé » parce qu’il était italien et qu'il avait survécu à mon grand père [son meilleur ami] … toute une vie cet homme dont la gentillesse était incommensurable. Au gré de mes pas, des noms qui résonnent, des noms qui me rappellent des conversations passées et révolues … et pourtant, les fantômes des souvenirs passés ressurgissent… c’est étrange mais c’est toujours pareil !
Et puis, j’arrive à la sépulture devant laquelle j’écrase toujours une larme. Allez savoir … la force des sentiments attachés à ceux qui reposent là … la violence insurmontable de l’amour que je leur vouais … j’suis comme ça.

C’est en sortant du cimetière que je me suis décidé à écrire ces lignes. C’est au sortir de tout ça que je me suis dit qu’il fallait que je t’explique pourquoi je suis tant attaché à ce village, pourquoi le fait d’y séjourner me remplit de joie, pourquoi m’attarder dans les ruelles d’Ensigné me régénère.
J’aurai pu rentrer tout de suite … et bien non. A l’instar de ce qu’il m’arrive de faire lorsque je profite de mes balades vélocipédiques pour faire le tour de ce village dont je connais presque chaque pierre, j’ai décidé d’en faire le tour à pied, d’arpenter ces ruelles si connues que jouer à colin-maillard avec moi ici serait du suicide, de sentir l’atmosphère de ce village au moment où le jour va se retirer, en ce dimanche soir … à ce moment où le silence se fait, où les hommes se reposent de cette belle journée, où les femmes sont entrain de mitonner le repas du dimanche soir, où les enfants et les animaux profitent des derniers rayons du soleil.
C’est ce moment précis que je veux te faire partager … cette lumière si belle et si poignante qui s’écrase sur ces maisons si traditionnelles quant elles ne sont pas en ruine, ces odeurs de champs et de campagne auxquelles se mêlent celles de ces pommes de terre qui rissolent dans une poêle qui n’attache pas, ces silhouettes inconnues qui me scrutent derrière les volets en se demandant si ce n’est pas moi .. le petit rouquin parisien qu’on voyait jadis faire la course dans les rues, ces jardins dans lesquels je me souviens être allé ici enterrer un chat, ce vieux café aujourd’hui désaffecté où j’entends encore les acrtes claquer sur les tables au rythme impitoyable de la belote, cette maison de l’assureur qui est mort d’une crise cardiaque en regardant la coupe du monde de foot en 88, ces cours de ferme où j’allais avec mon pot-au-lait chercher la substantifique liqueur lactée qui sortait devant mes yeux ébahis des pis de la vache, cette ruine de maison où l’on raconte que le père de famille abusait régulièrement de ses filles …
Ce maelström de souvenirs, de saveurs, d’odeurs, de lumières … c’est ça mon bonheur invariablement le même à chaque fois. C’est ça qui me rapproche du petit garçon insouciant et espiègle que j’étais. Ne te méprends pas, je ne suis pas en quête d’une nostalgie inavouée aux desseins insondables. Je touche juste ce que certains appellent leurs racines.

Que je ne sois pas né à Ensigné n’a finalement que peu d’importance. Que je n’y passe au plus que six semaines par an est négligeable. Sans exagération aucune, j’ai des racines sur ces terres, dans ces rues où l’on peut encore entendre certains de mes dérapages sur le bitume pour autant que l’on y prête attention … Dans ces rues, j’ai fait des bêtises, j’ai repoussé mes limites, je me suis senti grandir, j’ai joué, j’ai gagné, j’ai perdu, j’ai pleuré, j’ai attrapé des coups de soleil. Dans les champs et les chemins alentours, j’ai éprouvé les émois d’un adolescent, je me suis parlé longuement pour éteindre des colères, j’ai trouvé du sens à certaines voies, j’ai appris à me connaître, j’ai sué, j’ai bâti les courses au trésor les plus palpitantes.
Sans tout cela, je ne serai jamais devenu celui que tu lis.
C’est ça que l’on appelle des racines et ce sont ces racines fondamentales qu’il m’est nécessaire de retrouver régulièrement … le plus possible … non pour me complaire de l’aspect sucré et confortable de cette ouate si personnelle … juste pour me souvenir, me rassurer et m’émouvoir.

Alors ami lecteur … non, je ne m’ennuie pas dans ce village de moins de trois cents âmes au fin fond du Poitou-Charentes où le hype et le clinquant snob de la futilité d’autres destinations est une plaie que je veux continuer à éviter.
Je ne peux pas m’ennuyer, je ne peux que me rasséréner des délices que je viens d’évoquer auxquels tu dois ajouter la bonne cuisine, la tranquillité, le sommeil, le bon-vivre … ça n’a pas de prix ! Que tout cela loge dans ce petit village qui est le catafalque de certains de mes souvenirs passés, je m’en fous … cela ne fait qu’en renforcer le caractère éminemment précieux confirmant toutes mes promesses passées.

Et encore, je ne t’ai pas parlé de tout … le mieux serait de venir y passer un moment avec moi pour que je t’explique … un soir sous l’arbre du jardin, un verre frais de pineau charentais rouge à la main, bercé par la fraîcheur relative de la nuit qui est tombée depuis longtemps … c’est là que les langues se délient et que l’on arrive à l’authentique.

Tto, le 16 septembre 2007 à 20h45